Nos classiques au tribunal
Depuis quelque temps, je vois régulièrement passer sur les réseaux sociaux des injonctions à ne plus lire tel auteur, à en boycotter un autre, à se détourner d’une œuvre parce que les idées, les propos ou le comportement de celui qui l’a écrite ne correspondent plus à nos valeurs actuelles. À force de voir les écrivains classiques, les uns après les autres, de répondre devant le tribunal du présent, une question me taraude : jusqu’où allons-nous remonter, et surtout, que restera-t-il encore sur nos étagères de bibliothèque ?
Le passé au nettoyage
Pour ma part, j’en ai assez de ce qu'on qualifie de « présentisme », de cette manie de regarder les écrivains du passé avec nos lunettes actuelles, de soumettre leurs œuvres à nos valeurs et, parfois, de décider qu’ils ne méritent plus d’être lus parce qu’ils ne correspondent pas à notre idéal du monde.
La liste des infréquentables
Nous devrions donc renoncer à Hemingway parce que sa représentation des femmes et de la masculinité nous dérange aujourd’hui, écarter Voltaire pour certains de ses propos sur les peuples, ne plus lire Kipling, Conrad ou Loti, car leurs productions portent, à des degrés différents, la marque de l’époque coloniale, Jack London pour ses idéologies raciales et eugénistes, ou Dostoïevski pour ses textes antisémites et nationalistes. Il faudrait même se méfier de Platon parce que ses conceptions politiques et sociales sont incompatibles avec nos principes démocratiques.
Combien en restera-t-il ?
À ce compte-là, si le machisme devient rédhibitoire, la quasi-totalité des auteurs ayant eu l’imprudence de publier avant #MeToo devrait être condamnée. Combien en resterait-il encore de fréquentables ? Bien sûr que nous devons parler de ces aspects, les expliquer, les contextualiser, les critiquer. Étudier un écrivain ne consiste pas à lui accorder un certificat de bonne conduite. Lire ne signifie pas approuver.
À chaque époque ses valeurs
Un écrivain appartient à son époque. Lui demander de penser exactement comme nous, parfois plusieurs siècles plus tard, revient à oublier que nos propres valeurs sont le résultat d’une évolution historique. Qui peut prétendre que les lecteurs de 2226 ne porteront pas sur certaines de nos convictions actuelles un regard aussi sévère ?
Quand on réécrit les œuvres
Plus inquiétante encore est la volonté d’altérer les œuvres elles-mêmes. Certaines éditions récentes d’Agatha Christie ont supprimé ou remplacé des termes et des descriptions considérés offensants. Les livres de Roald Dahl ont également fait l’objet de nombreuses modifications pour les adapter aux sensibilités contemporaines.
Un passé repeint aux couleurs du présent
Une œuvre exprime aussi la langue, les mentalités, les préjugés et les contradictions de son temps. Les effacer ne change pas le passé, cela modifie uniquement le témoignage. Jusqu’où faudrait-il aller ? Rectifier tous les romans qui contiennent des conceptions sexistes ? Expurger les philosophes grecs parce que leur société acceptait l’esclavage ? Soumettre au même lessivage les textes issus des conquêtes, des guerres de religion, sous prétexte que ce n’est pas politiquement correct ?
Une littérature débarrassée de tout ce qui incommode finirait par devenir étrangement lisse, avec un passé incohérent repeint aux couleurs du présent.
Le droit d’être dérangé
Ajouter une préface, une note ou expliquer le contexte historique, pourquoi pas ? Le lecteur possède alors les éléments nécessaires pour comprendre et reste libre de porter son propre jugement. Mais réécrire les mots d’un auteur mort me paraît franchir une autre frontière, aussi irrespectueuse que les propos qu’on condamne.
Je préfère qu’un livre me dérange parfois. Je préfère rencontrer une pensée qui n’est pas la mienne, explorer une époque avec ses grandeurs, ses violences et ses contradictions. Je préfère savoir qu’un mot me choque parce que les mentalités ont changé plutôt que de découvrir un texte discrètement édulcoré pour m’éviter ce choc.
La littérature comme mémoire
Contextualiser, oui. Critiquer, évidemment. Réécrire ou faire disparaître, non. La littérature est aussi la mémoire de ce que nous avons été, en bien ou en mal. Une mémoire que l’on purge perd sa valeur de témoignage, mais aussi sa capacité à nous apprendre d’où nous venons et à comprendre le chemin parcouru pour en arriver à nos beaux principes d’aujourd’hui.